Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon
Exposition // Simorgh // Mohamed Lekleti

Exposition du 15 janvier au 13 février 2020, 
Grande Galerie, 
Vernissage le mardi 14 janvier à 18H30. 

http://www.mohamedlekleti.com/fr/index.html

Avec le soutien de l’Institut du Monde Arabe et le Musée Paul Valéry de Sète.

Le monde est une fête macabre

Mohamed Lekleti vit avec son talent, une faculté singulière à composer des
scènes complexes installées dans la toile d’araignée d’un dessin virtuose.
Un fatum en quelque sorte qui lui permet de toucher aux sujets les plus délicats.
Son dessin, ses dessins portent des représentations que notre œil reconnaît tout
en les distinguant des représentations communes. Mais notre capacité à
reconnaître les signes se heurtent immédiatement à l’implosion de notre pensée.
Que voyons-nous ?
Des images immédiatement politiques sont offertes tour à tour comme les
séquences d’un même discours. Les femmes apparaissent sans subjectivité,
voilées parfois et voyagent dans l’espace du dessin avec des hommes
indéfinissables dont l’identité, l’activité, le désir se logent dans des corps aux
organes twistés. Leurs membres tendent vers on ne sait quel pôle d’attraction,
absent peut-être, invisible sans doute. Des tropismes secrets connectent les êtres
et les ressorts de la sexualité semblent être la plus pauvre explication de ce
chambardement. La tension est ailleurs d’abord dans la facture de dessin.
Dans le dessin de Mohamed Lekleti tout excède. Les scènes semblent prises
dans un déséquilibre dont la meilleure comparaison pourrait aller vers le
fonctionnement singulier des textes de Georges Bataille. Le peintre touche
comme lui au mille-feuilles composé par les strates politiques, morales,
religieuses, toutes résiduelles dans l’échafaudage de notre culture. Cette addition
donne au regardeur l’ambition de tenter une recomposition des scènes éclatées.
Dans « Confidences » par exemple, un nuage très sombre concurrence l’ombre
discrète qui suit la cavalière masquée, ectoplasmique et sans visage. L’âne est
par deux fois inachevé : ses deux membres antérieurs se perdent dans le pointillé
d’un dessin en devenir, sa tête absorbe le corps d’un homme dont le visage
s’émancipe de son propre corps. Une plume apporte une distinction bleue, un
petit schéma semble être venu se poser comme dans une planche de
l’Encyclopédie et suggère, peut-être la nécessité d’un « plugging ». Nous sommes
donc devant ce dessin, dans la dynamique du récit. Avec confiance nous pouvons
croire que nous allons sceller le sens de cette charade. Peine perdue, l’élégance
dénie la violence implicite, le caractère composite des accessoires met en panne
notre imagination recomposante. Sans doute est-ce la force et la dignité du travail
de Mohamed Lekleti de nous mettre en panne. Nous savons tout de ces

représentations et nous ne savons rien de l’effet e ces représentations sur nous-
mêmes.

Quand nous abordons le diptyque « Jeux d’enfants », certes les enfants jouent
dans leur vêture impeccable mais pour l’essentiel ils nous font savoir que tout se
jouera à la mêlée, dans l’intensité des gestes et dans l’intensité du jeu, celui-là
même qui agite le couple sur une chaise de bureau à droite de la représentation.
Les pulsions ici débordent et s’ inscrivent dans les corps qui fusionnent. Les

« Enfants jouant aux barres » de Gasiorowski, ne sont pas loin.
Ainsi va le dessin de Mohamed Lekleti, en lui les femmes sont triples comme des
bouquets torturés et la modernité jouxte des figures fantomatiques peuplant les
déserts vastes comme les pages blanches de l’artiste.
Œuvre après œuvre, c’est l’ambition des sujets qui nous étonne.
Pour avoir adopté le dessin l’artiste a trouvé un instrument particulièrement incisif.
Ce dessin fonctionne sur le mode de la morsure.
Et quand nous avons consommé ravissement et douleur, nous savons que
l’artiste nous à la fois offert la complexité du monde et de l’actualité, et dans le
même temps le savoir virtuose que son dessin impose comme un soin.
Devant cette œuvre nous pouvons demeurer dans nos rêves, penser aux foules
galopantes de Jérôme Bosch, aux traits magistraux des illustrateurs de l’
Encyclopédies, aux quelques œuvres dessinées militantes et oniriques qui
interpellent l’actualité. La couleur, la présence de la taxidermie du corps animal
complexifient la proposition de l’artiste. C’est aussi la porte du cabinet de curiosité
qui s’entrouvre et s’entend ici, le chant baroque de tous ceux qui y sont captifs
Mohamed Lekleti sait aussi quand il le faut abandonner la complexité et se
concentrer sur l’efficacité du dessin. Ici comme dans d’autres expositions -où
Bachar El Assad fut épinglé-, un dessin qui a valeur d’affiche interpelle la décision
de Donald Trump de désigner Jérusalem capitale et ce d’un coup de menton.
L’artiste répond, frontalement et le support du dessin devient le support d’un duel.
Michel Enrici
2018


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